« The best revenge is success »

Trains à quai sous le Nelson Mandela Bridge © Arisa

On dit oui à Jozi pour le meilleur comme pour le pire.

C’est une ville de contrastes où la richesse provoque quand la pauvreté choque. Les scènes de vie défilent sans transition derrière la vitre des uber comme sur un écran de cinéma (« Ne marche pas seul où tu le regretteras« , dixit la sécurité de Wits jovial. Lui annoncer qu’on comptait se rendre à pied au marché situé deux blocs plus loin était la meilleure blague de sa journée). Les chauffeurs, hilares, de minibus, bondés, filent d’un bout à l’autre de la fourmilière dont ils connaissent les moindres recoins. De l’afrobeat ou de l’afrohouse s’échappe d’on ne sait trop où. Les ouvriers du BTP en gilets jaunes, aussi poussiéreux que l’environnement, prennent une pause bien méritée sur le trottoir. Des employés, tailleur-petits talons ou tablier, se dirigent activement vers leur lieu de travail en riant fort et en enchainant quelques pas de danse. La jeunesse branchée s’affiche en talons aiguilles, manteaux de fourrures, lunettes de soleil yeux de mouche et gilets Success is the best revenge au Neighbourgoods Market de Braamfontein (Je fais tache en jeans-basket. Qui s’habille pour aller au marché ? Heureusement que le style hipster mi bobo-mi clodo existe – mais surtout mi-clodo dans mon cas).

Retrouvailles avec Romassini au Neighbourgoodsmarket

Les prostituées attendent sur le trottoir devant des maisons de tole. Ici et là quelques barbelés et fils électriques, mais rien de comparable aux systèmes de sécurité des gated communities en périphérie. Alors que les pionniers de Jo’burg se ruaient vers l’or en 1886, leurs contemporains du XXIe siècle sont à la recherche d’autres trésors qui foisonnent peut-être plus – les déchets. Des SDF un peu hagards trimballent ainsi de nuit comme de jour d’énormes ballots pleins de canettes, bouteilles en plastiques et autres détritus jetés sans considération dans la rue. La ferraille qu’ils trainent derrière eux tinte comme un orchestre de cuivres mal accordés ou les poignées de rands dans la poche de leurs riches voisins. « We buy cans, plastic bottles and other recyclables at the highest price ! » peut-on lire sur les murs d’entreprises qui achètent les trouvailles de tout ce petit monde. Le Nelson Mandela Bridge surplombe les trains multicolores qui s’étendent à perte de vue, aujourd’hui à quai. Les locomotives méritent bien leur jour de repos à force de trainer leur suite de wagons – ces grosses feignasses bonnes qu’à suivre sans se préoccuper de la direction – de gare en gare, à travers tout le pays. Le sifflement strident de leurs cheminées lorsqu’elles se remettent lasses sur les rails, par mouvements saccadés, laisse transparaitre leur exaspération. Elles sont vieilles, rouillées et fatiguées mais n’ont rien à envier aux petites jeunes flambant neuves. Ces dernières sont certes dotées de prouesses technologiques, mais les premières conservent leur expérience après avoir sillonné tout le pays. Le charbon ne fait pas long feu contre l’électricité. Si dans la rue c’est la guerre du trottoir, à la gare c’est la guerre du rail. Alors elles se ravalent la façade et leur orgueil, pour recouvrir la rouille à coups de peinture, comme la petite vieille dissimulant ses rides au fond de teint, pour garder la face. Le pont observe ce bordel de haut. Il délimite le quartier où tu peux marcher, Braamfontein, du quartier où il parait qu’il vaut mieux ne pas s’y attarder, le CBD (« Sans risque on ne vit plus ! ». Oui, sauf que prendre ce genre de risques en Europe reviendrait à passer pour un thug au pire, à du courage au mieux. Ici, ça revient à de l’inconscience au mieux, à du suicide au pire). Des escaliers insalubres mènent à des rooftops branchés et des cours paisibles insoupçonnées. On ne descendrait du Uber pour rien au monde dans la rue sale et déserte, lorsque sans avertissement, la prochaine intersection débouche sur une ruelle chique et bondée de Maboneng.

Witwatersrand University, Johannesburg

La même jeunesse branchée s’affiche en terrasse de cafés éthiopiens ou se partagent un braai – BBQ, ma connaissance de l’Afrikaner se limite à ce terme de vocabulaire, essentiel (« L’Afrique du Sud est un pays hostile aux végétariens », a ri le chauffeur à l’aéroport). Les touristes s’attardent devant les étals de girafes en boulons et voitures en capsules coca-cola. Les boutiques de jeunes entrepreneurs qui dessinent la mode africaine de demain succèdent aux galeries d’artistes dont la cote monte sur le marché de l’art. Un vendeur d’objets rastas jaune-vert-rouge se roule son joint au nez et à la barbe de tous (La consommation de canabis est légale depuis peu). L’empereur d’Ethiopie Haïle Selassié Ier ou rasTafarí Makonnen, idole des Rastas, et sa femme, l’impératrice Menen Asfaw ainsi que le leader panafricaniste et militant pour l’émancipation des Noirs Marcus Garvey, ou « Black Moses », prophète des fidèle du mouvement rastafari, sont à l’honneur sur les pins de Ttshweu et Ntsho. Rencontrés dans un café éthiopien, ces jumeaux, dont les prénoms respectifs signifient « blanc » et « noir » en sotho, une des onze langues officielles sud-africaines et du Lesotho, nous invitent à un concert de reggae à Soweto. Il est déjà tard, ce sera pour une prochaine fois. Touristes et hipsters mangent libanais ou Durban Delhi sur les escaliers du Arts on Main Market avant d’aller conquérir le rooftop sur des airs de bachata et de kizomba ou envahir les boutiques de commerce équitable où l’achat d’un boubou « contribue au fonctionnement d’un orphelinat ».

Museum of Africa, Johannesburg

Le samedi soir, c’est braai au Rooftop BBQ où l’on t’accoste jovial et on danse autour des poils à charbon dont les cendres scintillent tout autant que la ville en contrebas. Certes, il fait 15 degrés, mais ça reste l’hiver, alors on s’emmitoufle dans des couvertures et on sort les manteaux de fourrures. Après avoir laissé le seul étudiant en ingénierie de la troupe calculer les 10% de pourboires et diviser la note, regroupé l’équipe dont 2 filles ont disparu depuis 20 minutes aux toilettes, dit aurevoir à nos nouvelles meilleures copines rencontrées dans la file de ses même toilettes, attendu 15 minutes le van Uber et que les Français finissent leur 7e clope de la soirée, la joyeuse troupe s’élance à l’assaut de la piste du Kitcheners, le second plus vieux bar de Jozi où l’on entre pour 30 rands. Qui a dansé en France ne connait pas la danse avant d’avoir été en soirée à Jo’burg. En France, ça tangue plus ou moins en rythme d’un pied sur l’autre, ça bouge son boule avec pudeur de peur de provoquer, ça saute en criant fort, mais pas trop intensément de peur de renverser son mojito qui a coûté 1h de SMIC ou les précieuses gouttes de sa 4e Heineken qui à défaut de saouler t’oblige à te soulager. Et encore, il faut déjà avoir un peu picolé afin de rassembler tout le courage nécessaire pour s’aventurer du coin fumeur, réconfortant échappatoire pour fuir la basse abrutissante de l’électro, à la piste de danse, hostile, car en proie aux regards du juge ou du prédateur (Paranoïa, personne n’a remarqué ton entrée). Pis, Mathieu n’a t-il pas écrit dans ce bestseller qu’est la Bible™ verset 7:1-2 :

« Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés. Car on vous jugera du jugement dont vous jugez, et l’on vous mesurera avec la mesure dont vous mesurez. Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’oeil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton oeil?« 

Bref, qui a dansé en France ne connait rien à la danse en débarquant à Jo’burg. Là, dans l’obscurité incomplète, chacun ressent et exprime le beat à sa manière des ongles d’orteils jusqu’au bout des cheveux. Chaque partie du corps bouge en harmonie avec le reste. Il n’y a pas de faux pas car tous les pas son permis. Certains sont à même le sol. On change de partenaires comme de playlists. Parfois une ronde s’improvise et chacun encourage à grands cris les courageux qui se lancent et s’élancent au-milieu de la piste (Je n’ai pas osé. La fois prochaine).

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. On aime… scotché par la citation de la bible que l’on connaissait mais surpris que tu la connaisses aussi… Tout est super sauf poêles à charbons au lieu de;;;dans un si bel article!!!. Après une année d’articles ds ce genre tu pourras les réunir pour en faire un livre. On t’embrasse Fort. Ma Jacotte et Pa Serge

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