“Personne ne nait en haïssant une autre personne à cause de la couleur de sa peau, ou de ses origines, ou de sa religion. Les gens doivent apprendre à haïr, et s’ils peuvent apprendre à haïr, ils peuvent apprendre à aimer car l’amour jaillit plus naturellement du coeur humain que son opposé”.
Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté

Proclamée par l’UNESCO le 10 novembre 2009, la Journée Internationale Nelson Mandela (1918-2013) est célébrée chaque année le18 Juillet, “pour partager l’héritage d’un homme qui a changé le 20ème siècle et contribué à façonner le 21ème”. Symbole de la lutte pour l’égalité raciale, “Madiba” est un des dirigeants historiques de la lutte conte l’apartheid, un combat qui lui vaudra 27 années de prison. Premier président de la République d’Afrique du Sud de 1994 à 1999, il obtient le prix Nobel de la paix en 1993 pour avoir apporté paix et démocratie en Afrique du Sud et mené le pays sur la voie de la réconciliation. Cet article n’a pas volonté de vous rapporter la biographie de Mandela déjà si bien relatée dans “Un long chemin vers la liberté”, ni de rappeler l’histoire du système de ségrégation raciale de l’apartheid (1948-1991) que l’on peut (re)découvrir dans de nombreux ouvrages tels que “Au plus noir de la nuit” et “Une saison blanche et sèche” du romancier André Brink ou le film “Sarafina !”. Interpelée par les affiches placardée sur le campus de Wits annonçant une collecte de nourriture pour “Mandela Day”, j’ai spontanément approché les étudiants Sud-Africains pour leur demander de me partager en toute sincérité leur opinion sur Mandela et cette journée.
Rappel : les témoignages sont des traductions.

“Umntu Ngumuntu”, sers ton prochain
Jeudi 18 Juillet 2019, midi. Le coeur du campus de l’université du Witwatersrand palpite d’animation. Les étudiants vont et viennent entre un stand de sensibilisation à la précarité menstruelle et un chapiteau de dépistage du Sida, patientent dans la queue interminable du stand éphémère Nespresso pour un café gratuit ou dansent au son de la musique kwaito qui jaillit des lourdes enceintes. Une rangée de poubelles se tient au garde à vous au milieu de la pelouse centrale dans le cadre de la collecte annuelle de nourriture et d’articles de toilette organisée pour Mandela Day. Les départements universitaires se livrent une compétition acharnée de solidarité. Beurre de cacahuète (?!), avoine Jungle Oats, conserves de poisson, brosses à dent, dentifrice et déodorants sont à privilégier. Car outre commémorative, la Journée Internationale Nelson Mandela se veut solidaire. Le hashtag “#actionagainstpoverty” et le slogan “Umntu Ngumuntu – It means you must serve your fellow” (*Sers ton prochain), incitent à la radio, dans la rue, ou sur les murs, à offrir 67 minutes de son temps pour une bonne cause.
“Nous célébrons Mandela car il a fait tellement pour notre pays. Il a passé 67 mois en prison pour nous. Aussi, le minimum que nous puissions faire est de donner 67 minutes de notre temps chaque 18 Juillet pour la bonne cause”
Mohamed Mahdi, étudiant membre du projet Ingénieurs sans frontières
Chilwane Sekwatichi commencera son service communautaire cette année… ou l’année prochaine. “Nelson Mandela Day est un jour où nous aidons les moins chanceux, ceux qui n’ont pas eu accès aux opportunités qui nous ont été offertes”, estime-t-il.
« Chaque jour devrait être un Nelson Mandela Day »
« Nous ne devrions pas attendre le 18 Juillet pour donner 67 minutes de notre temps, donner des cours de tutorat, faire sourire nos proches ou rendre la journée de notre entourage un peu plus belle”, considère quant à lui Tyrique Feldman.

Pourquoi célébrer Madiba ?
Rodney Veele ignore les cris au blasphème de sa voisine. “Il est le Jésus noir. Il nous a ammené le salut durant l’apartheid si tu y penses bien. Il a sacrifié la plupart de sa vie pour nous. Il a été envoyé en Afrique du Sud pour que nous puissions vivre la vie que nous menons aujourd’hui” explique-t-il tout en s’affairant autour de son matériel expérimental maison, une brique de jus de fruits. “C’est aujourd’hui ?!” s’exclame Thubelihle Sithole, concentrée sur son expérience de sable et de ciment, afin de déterminer quelle composition donnerait des matériaux de construction plus résistants. “Nous célébrons sa contribution à la libération du peuple noir sud-africain puisque c’est à travers ses négociations que l’Afrique du Sud n’a pas seulement été libérée mais également réconciliée et appaisée. Paix et liberté ne sont pas communes lors d’un changement politique”, estime-t-elle. Bien qu’elle n’ait pas connu l’apartheid, la nouvelle génération estime qu’il est crucial de se souvenir. “Un pays doit savoir d’où il vient pour savor où il en est. Nous devons réaliser le chemin parcouru pour apprécier à sa juste valeur l’Afrique du Sud d’aujourd’hui”, explique Shaun Ngobeni. “Mandela nous apprend à pardonner, qu’importe les épreuves et les souffrances endurées. Nous, la nouvelle génération, avons parfois du mal à pardonner mais nous devons suivre son exemple”, considère Tyrique Feldman.

Un combat toujours d’actualité
Le racisme n’a pas disparu avec la fin du système de ségrégation raciale. “Des séquelles de l’apartheid persistent sous une autre forme dans ce pays. Les discriminations ne sont plus systématiques et systémiques mais plutôt individuelles, relationnelles. Il est important de continuer le combat afin que la racisme soit un jour complètement éradiqué en Afrique du Sud. Ce jour devrait venir bientôt, nous sommes sur la bonne voie. Si nous menons des campagnes de sensibilisation, doucement mais sûrement nous y parviendrons”, prédit Shaun Ngobeni. Tyrique Feldman refuse de qualifier l’Afrique du Sud contemporaine de post-apartheid à cause de l’ignorance de certains mais partage toutefois son optimisme : “Je suis métisse donc je peux me lier facilement avec tout le monde mais je vois et j’entends des remarques racistes des deux côtés. Le combat de Nelson Mandela continue et je nous vois venir à bout des obstacles bientôt. Des actions de compensation existent”. Des mesures concrètes ont ainsi été entreprises, telles que le Broad-Based Black Economic Empowerment, un système gouvernemental d’émancipation (*empowerment) économique, afin de promouvoir l’entrepreunariat de la communauté noire. Pays d’immigration, l’Afrique du Sud contemporaine connait également des formes de discrimination dirigées à l’encontre des travailleurs immigrés, originaires bien souvent des pays africains limitrophes, sans considération de critères raciaux.
Une mémoire controversée
Si l’Histoire a retenu le nom de Nelson Mandela, beaucoup rappellent qu’il était un parmi tant d’autres et n’était pas seul dans la lutte contre l’apartheid. “Mandela a fait beaucoup pour nous et nous en sommes très reconnaissants mais nous ne devrions pas oublié tous les autres”, rappelle Mplwenhle Manzini. Shaun Ngobeni estime qu’un jour de célébration de la fin de l’apartheid serait plus approprié qu’une Journée Internationale Nelson Mandela afin de commémorer grands noms et oubliés de l’Histoire de la même façon. “Ce n’est pas une compétition pour la gloire et la reconnaissance. Nous nous souviendront également de tous les autres. Des monuments et des routes seront érigés en leur nom”, répond Chilwane Sekwatichi.

Thubelihle Sithole considère quant à elle que ce débat n’a pas lieu d’être : “C’est juste la société. Certains brillent plus que d’autres. Je ne pense pas que les autres activistes ne devraient pas être célébrés mais lorsque l’on regarde les sacrifices que Mandela a dû faire, ils sont bien plus importants que n’importe qui. Ca ne réduit néanmoins pas leur rôle dans la libération de l’Afrique du Sud mais il est le seul à être resté tout ce temps en prison. Il a sacrifié sa vie pour nous. Lorsqu’il est sorti de prison, son mariage était en pièces. Il ne pouvait pas voir sa famille, ne leur écrivait que des lettres auxquelles elle ne pouvait répondre. Il y a toujours eu des critiques mais il mérite cette journée”. Karabo Rampai est quant à lui plus critique : “J’ai réalisé qu’il n’était pas l’homme qu’on nous enseignait. J’ai appris qu’il était un vendu (*sell-out). C’est vraiment conflictuel. Je ne sais pas si je dois célébrer l’homme autant que je devrais. Aussi important qu’est sa figure, il y a plus à célébrer et d’autres militants à commémorer. Steve Biko, Walter Sisulu, Oliver Tambo, Desmond Tutu, Chris Hani… Winnie Mandela a été sous-estimée, entre autres car elle était femme dans une société patriarcale, mais on lui doit beaucoup à elle aussi. Je pense que nous célébrons Nelson Mandela essentiellement en tant que symbole d’une nouvelle Afrique du Sud. Mandela est la démocratie. Il est un symbole d’espoir. Et être le premier président sud-africain démocratiquement élu lui donne encore plus d’importance”.

Jacob Zuma, Govan Mbeki…Kamohelo Moloi poursuit la liste. “La plupart du temps Mandela était en prison. Ce n’est pas lui qui a mené le combat et pourtant il reçoit des privilèges que les autres noirs n’ont pas. C’est pour ça que… Je peux jurer ? C’est pour ça que c’est foireux (*fucked up). Il ajoute en riant ne pas célébrer cette journée car c’est également son anniversaire, “J’estime que c’est ma journée, donc je l’utilise égoïstement pour moi-même”, avant d’avouer plus sérieusement ne pas être fan de Mandela Day. “He sold us out, low key !”(*Il nous a vendu en secret). “C’est un débat politique plus profond dans lequel je ne veux pas me lancer mais après avoir vu le film Invictus, après l’avoir vu sur l’écran demander à l’Afrique du Sud toute entière de pardonner aux blancs car, lui, leur pardonnait, je ne suis plus très fan. Il n’était pas légitime de pardonner au nom de toute la nation. Il pouvait leur pardonner en son nom, mais pas pour nous tous, à cause de tout ce qui s’est passé. But he was a great guy. Shout out to what he did !”.
Nous avons poursuivi cette discussion le soir dans le Uber avec le chauffeur.

Sans me donner son opinion, il reconnaissait les controverses et estimait que les négociations anti-apartheid avaient été menées par une élite noire de manière non démocratique et non représentative. “Pardonner était la meilleure chose que nous puissions faire. Rien ne sert de se battre éternellement ou la revanche nourrit la revanche. Ce qui est fait est fait. Sans toutefois oublier, rien ne sert de ressasser sans cesse le passé. Il faut avancer et se concentrer sur le futur”, confiait-il concentré sur la route, connaissant par coeur la direction à suivre.
