The « street art librarian » of Maboneng

Maboneng signifie « lieu de lumière » en Sotho, une des onze langues officielles sud-africaines. Si ce quartier a par le passé été considéré comme zone interdite en raison de son important taux de criminalité, il est aujourd’hui un emblème de la régénération de Johannesburg. La transformation et la gentrification de cet ancien quartier industriel situé à l’est du CBD, abandonné depuis la fin de l’apartheid aux squatteurs, dealers de drogue et criminels, a commencé en 2007 sous l’impulsion d’un jeune entrepreneur ambitieux. Jonathan Liebman, 24 ans, rachète alors des hangars délabrés et friches industrielles pour un sou et les rénove. « Bulle hipster », « enclave bouillonnante », « cœur de la ville », le projet un peu fou a porté ses fruits. 10 000 personnes ont depuis regagné le quartier où se côtoient aujourd’hui artistes panafricains, restaurateurs Argentins ou Israéliens, jeunes entrepreneurs, clochards ou professeurs de kizomba. En 2018, le magazine américain Forbes consacre Maboneng comme un des douze quartiers « les plus cool de la planète ». Pari réussi donc, mais à quel prix ? Gentrification rime souvent avec flambée des prix du mètre carré. Nouveaux habitants aisés affluent à mesure que le quartier se vide peu à peu de ses riverains d’origine. « Maboneng n’a jamais été aussi blanc » se désolent certains.

A Maboneng, voitures peuvent être garées dans la rue sans inquiétude.


« Maboneng n’a jamais été aussi blanc » et ses murs n’ont jamais été aussi colorés. Nombreux sont les artistes qui y ont depuis élu domicile. Snowchino est l’un d’entre eux. Les passants frôlent ses peintures gravées dans les murs de béton ou vont et viennent sur ses messages inscrits sur les pavés d’asphalte. Pas de réservation, d’invitation ou de hall d’exposition, ses oeuvres s’oxydent à l’air libre à l’intersection de Sivewright Avenue et Fox Street. Il invite la foule à toutes heures du jour à ajouter sa touche personnelle à ses peintures collectives. Maître artisan, la foule est son apprentie. La rue s’anime et vibre les dimanches, elle décompresse de sa longue semaine. Ses murs se ravalent la façade à coups de peintures abstraites célébrant « Mother Africa », ses rues se parent de bijoux traditionnels aux couleurs explosives ou de figurines giraffes faites en capsules de bière. La nuit, quand les exposants ont remballé leurs stands, abandonnant la rue à elle-même, seule, sombre et silencieuse, les peintures permanentes de Snowchino sont ses derniers artifices. Comme si elle avait oublié de se démaquiller les paupières. Comme si pudique, elle ne dormait pas complètement nue.

« Qui est-ce ? », à vous de jouer…


Les portraits de Nkrumah, Angela Davis et Thomas Sankara gardent un oeil sur Maboneng. On ne reconnait pas tous les autres (shame on me) alors la visite se mue en jeu de société « Qui est-ce ? ». « Artists telling African stories through paintings« . « Art is a demon genius. It is a dialogue with god« . « Fees must fall« . « A soldier without any political or ideological training is a potential criminal » (citation de Thomas Sankara, big up Romaric !). Telles sont les inscriptions que le passant pourrait déchiffrer s’il prenait la peine de s’arrêter. Tel le peintre signant sa toile, Balthazar Rosario Ribeiro a discrètement signé son mur. @Snowchino. Il est le visage qui se cache derrière les portraits de Davis, Nkrumah et Sankara. Son nom disparait humblement dans le tourbillon de citations et de graffitis. Nous l’avons interviewé un dimanche après-midi afin de brosser son portrait. Malgré les jam sessions de djembe jouées à proximité, son message était « loud and clear ».

Thomas Sankara et Romaric, deux leaders burkinabès


Snow Chino est le « street name » de Balthazar Rosario Ribeiro, artiste d’origine mozambicaine, né et élevé en Afrique du Sud.


« I am a self-taught artist, but I look up at two inspirations. Jean-Michel B…
-Jean-Michel Betran ?

– Nao, Jean-Michel Basquiat. Because his work is timeless »


(Tendres pensées à la brillante Andréa Kouame pour m’avoir fait découvrir Jean-Michel (Basquiat) au crous l’année dernière. Emoji petite larme à ce souvenir).


Snow Chino se considère cependant moins abstrait et plus engagé politiquement.
« My work is based on everyday struggle and happiness. I always try to send a message, grab the politicians balls to see how far they can go« , dit-il avant d’excuser son langage : « Excuse my language« . Son art rassemble. Il est inclusif, accessible et destiné à tous. « Whether you’re black or white, privileged or unprivileged, you can get to see my work. Because it is on the street« .

L’artiste semble avoir plus de couleurs à sa palette que le Créateur. La couleur de peau de ses portraits ne se limite pas à des dégradés de blanc et noir. Snow Chino détruit les bases du racisme à coups de pinceaux. L’Homme devient cyan, jaune ou magenta. L’enfant métisse est vert, orange, ou violet. Aussi, des passants qui en temps normal ne se seraient ni adressé la parole ni accordé un regard, se retrouvent pour la fugacité d’un instant à partager une expérience créative collective. L’art délie les langues et brise les barrières.

Ils n’échangeront peut-être qu’un pinceau, un tube d’acrylique, ou quelques mots, mais se sépareront un peu moins étrangers les uns les autres. Leurs noms mêlés et entremêlés dans la fresque témoigneront qu’à défaut de s’être rejoints, leurs chemins se sont croisés. L’artiste rejette la culture des musées. Il proclame plutôt avoir fondé une galerie de rue, un musée à ciel ouvert, à même le trottoir, ayant le ciel pour seule limite. « I am a street art librarian« . Utopique assumé ancré dans la difficile réalité, il veut rendre le monde un peu meilleur. Pavé par pavé, il travaille minutieusement à son ambitieux projet, en rendant Fox Street un peu plus chouette, un centimètre carré à la fois.

L’artiste incite les passants à changer le regard qu’ils portent sur Johannesburg. Il n’hésite pas à se moquer des journalistes internationaux menant des reportages sur la criminalité de la ville, caméras embarquées et accents dramatiques compris. « Why are you not wearing a helmet ? » me demande-t-il hilare. « What if someone started throwing rocks at you ? You better run fast and know how to drive to escape girl ». Il invite plutôt les journalistes à couvrir les initiatives positives qui ne manquent pas à Jozi.

Snow Chino (droite) et ses recrues du Street Art Collective.

Son propre succès ne lui suffit pas. Chasseur de talents, il veut donner sa chance à d’autres. Il a ainsi fondé un collectif d’artistes de rue pour former, faire connaitre et donner un coup de pouce à des peintres locaux de Johannesburg. Sa dernière recrue en date, une pépite, ne dessinait qu’à la craie. Snow Chino lui a fourni du matériel et transmis ses techniques. Aujourd’hui il s’est fait à son tour une réputation dans le quartier.


« My job is to discover new artists and let them tell their message. It is not about me. Me I’m ok. I would rather give my fellow artists a chance that no one gives »


Snow Chino considère l’artiste britannique Banksy comme son seul concurrent.


« What would you tell Banksy if you met him one day in the street ? ».
« -I’d tell Banksy, ‘Banksy you owe us ustensils in Maboneng. BANKSY YOU OWE US USTENSILS IN MABONENG !' »

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