
« Dear departed, look what you’ve started »
« Chères disparues, regardez ce que vous avez commencé ». La pancarte en carton est brandie à bout de bras par une étudiante sud-africaine au regard grave le lundi 8 septembre sur les marches du Grand Hall de l’université du Witwatersrand à Johannesburg.

La journée a été balisée afin de soutenir le mouvement #AmINext (« Suis-je la prochaine ? ») dans un pays en deuil, meurtri par les féminicides et violences sexistes. Des chants en Zulu et en Anglais s’élèvent toute la matinée lors du sit-in sur les marches du Grand Hall. Les étudiants affluent à partir de 7 heures 30 du matin vêtus de noir et de violet, pancartes en main.
« I’m not a victim. I’m a survivor« . (Je ne suis pas une victime. Je suis une survivante). « We are not ovary-acting » (Jeu de mot. Over-reacting signifie réagir de manière excessive. Ovary signifie ovaire). « We gave you life. That was our first mistake » (Nous t’avons donné la vie. Ca a été notre première erreur). « Nobody asked what the rapist was wearing » (Personne n’a demandé comment était habillé le violeur). « My body is not a crime scene » (Mon corps n’est pas une scène de crime). Les slogans sont puissants, éloquents.
« Je ne suis pas une victime. Je suis une survivante »
© A.Hess
Reconnaissables à leur coiffe violette, les étudiantes membres du Black Women Caucus sont les organisatrices de cette journée de mobilisation étudiante ayant lieu après deux semaines de deuil. « Je suis une femme noire. Je suis féministe. Je suis mère. Je suis étudiante. Je suis Présidente du Black Women Caucus. La cible de viol sur mon front refuse de s’en aller. Chacun parmi nous est potentiellement victime ou agresseur. Qui sera la prochaine ? Il est temps que nous prenions la situation en mains. Il est temps que les institutions soient tenues responsables. Il est temps que les violeurs aient peur. Courez, violeurs, courez… », commence la première oratrice, encouragée par les hurlements de l’assistance et des points levés.
« Le Président Cyril Ramaphosa a déclaré la semaine dernière qu’il n’y avait pas d’argent pour combattre les violences sexistes. Alors, vendredi, nous allons bloquer Sandton pour lui montrer d’où vient l’argent !«
Une troisième s’adresse aux hommes, en minorité dans l’assistance, pour leur rappeler leurs responsibilités. « Au lieu de condamner les GBV, le seul moment où vous prenez la parole dans cette lutte, c’est pour vous offusquez que non, les hommes ne sont pas tous des déchets (« Men aren’t all trash »), pour vous défendre que non, vous, vous êtes un mec bien (« nice guy »). Mais les mecs bien violent aussi ».
Un mémorandum recommandant les actions à entreprendre afin de rendre Wits un endroit sûr (#WitsSafeSpace) a par la suite été transmis à l’administration de l’université. Distribuer des kits de viol mensuellement. Créer des espaces sûrs sur le campus où les victimes pourraient se réfugier et obtenir du soutien. Expulser les agresseurs, étudiants comme professeurs. Etablir une station de police dans le quartier de Braamfontein. Assurer une sécurité plus visible…
« Ils nous ont mis en garde contre les monstres sous nos lits. Mais qu’en est-il des monstres DANS nos lits ? »

La foule compacte d’étudiants, professeurs, agents d’entretien, personnel administratif, qui grossissait à vue d’oeil, a ensuite marché à travers tout le campus afin de récupérer ceux qui se tenaient encore à distance. « Amandla! » (« Pouvoir » dans les langues Nguni, cad Xhosa, Zulu, Ndebele, Swati…) crient les meneurs. « »Ngawethu! » (« A nous ») répond la foule. Ces mots étaient des cris populaires de ralliement dans la lutte contre l’apartheid. Ils réclament le pouvoir au peuple.
La journée s’est terminée par une veillée interconfessionnelle à la lueur des bougies afin de commémorer « celles qui n’ont pas pu être sauvées par cette lutte« .
Photos © Sitha
Uyinene Mrwetyana a été l’assassinat de trop. Sa mort a donné naissance au mouvement. L’étudiante en cinéma de 19 ans, en première année à l’Université de Cape Town (UCT) n’a pas été violée dans une ruelle sombre, de nuit, ou à la sortie d’un bar. Elle a été frappée, violée puis assassinée au bureau de Clanreich au Cap, par un employé de 42 ans, en plein après-midi, alors qu’elle allait retirer un colis. Passée une première fois en milieu de journée, il lui avait été dit de revenir plus tard sous prétexte d’une panne d’électricité. Lorsqu’elle est repassée après les horaires d’ouverture, l’officier, qui a avoué les faits mais dont l’identité est gardée anonyme, était seul. Elle s’est débattue jusqu’à la fin. Il l’a neutralisée avec un pèse-lettres. Il l’a violée. Il l’a assassinée. Il a acheté de l’alcool car « il ne savait pas quoi faire » avant de brûler son corps et de s’en débarasser dans le township de Khayelitsha. Portée disparue le samedi 24 Août, Uyinene Mrwetyana a été retrouvé sans vie le 2 Septembre 2019.
« 30+ women didn’t make it to this protest« , pouvait-on lire sur une autre pancarte brandie à la manifestation faisant référence à une récente annonce de la ministre des Femmes Maite Nkoana-Mashabane. « Rien que durant le mois d’Août, plus de 30 femmes sont mortes entre les mains de leurs partenaires« , a-t-elle déclaré. Si Août est le mois de la Femme en Afrique du Sud, il a cette année été assombri par des taux de féminicide sans précédent.
Les plus récentes victimes s’appelaient Uyinene Mrwetyana, Leighandre Jewels dite « Baby Lee », Jesse Hess, Lynette Volschenk, Meghan Cremer, Nolunde Vumsindo… Elles étaient étudiante en cinéma, championne de boxe, jeune leader à l’Eglise de Matroosfontein, cavalière… Elles étaient jeunes, pleines d’ambitions, ayant la vie devant elles.
Le taux de féminicide, calculé par Statistics South Africa et basé sur le nombre de victimes enregistré par la police et les estimations démographiques, était de 15.2 en 2017. Aussi, 15.2 meurtres ont été dénombrés pour 100 000 femmes adultes cette année-là.
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, le taux de féminicide par violence interpersonnelle était de 12.1 pour 100 000 en 2016, plaçant l’Afrique du Sud en quatrième position derrière le Honduras, la Jamaïque et le Lesotho. Ce taux est 5 fois plus élevé que la moyenne mondiale de 2.6 féminicides pour 100 000 femmes.
Mardi 9 Septembre, lors du premier jour de son procès, Nicholas Ninow a plaidé coupable d’avoir violé une petite fille de 6 ans dans les toilettes d’un restaurant de Pretoria, l’année dernière. « Qu’a-t-il vu dans cette enfant de six ans ?« , s’insurgent les manifestantes.
Alors que le président Cyril Ramaphosa a promis jeudi soir de prendre des mesures concrètes contre les féminicides, le pays espère que le procès de Nicholas Ninow fera figure d’exemple. Dans cette déclaration pré-enregistrée, décriée par beaucoup car précédée par plusieurs jours de silence estimés malvenus dans un contexte de crise nationale, le président annonçait que le gouvernement moderniserait le registre des délinquants sexuels, qu’il demanderait au parlement d’envisager l’amendement de la législation afin de rendre ce registre public, enfin, qu’il proposerait au cabinet d’instaurer des peines minimales plus sévères pour des crimes à l’encontre des femmes et enfants. Nombreux sont les Sud-Africains estimant que ces mesures restent cependant insuffisantes. Certains en viennent même à réclamer la peine de mort.
Pour le mémo ( extrait du discours d’une activiste du Black Women Caucus ) :
« N’apprenez pas aux femmes à se défendre afin de ne pas être violées. Apprenez plutôt aux hommes à ne pas violer. Vous avez dix doigts et deux paumes. La masturbation procure la même éjaculation. Il n’est pas nécessaire de nous tuer »
Photos © Sitha





















Excellent Article, merci pour ces infos.
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