A taste of freedom and BBQ

A metal cutout of a bus and the Johannesburg skyline form part of the fence at the Bus Factory in Newtown. © The Denver Post

Jo’burg Express

Se déplacer seule en bus dans Johannesburg revient à un savant medley de jeux de société. Un mélange du jeu de l’oie et du jeu du risque. Tu commences à la case départ mais ne connais pas à l’avance quelles cases ponctueront ton trajet jusqu’à la case d’arrivée. Ton parcours sera aussi hasardeux qu’un lancer de dés et semé de plus d’embûches que les lancers de tortues et de bananes des circuits Mario Kart. Une bonne rencontre équivaut à une carte chance. Bonne pioche. Sauf que comme au Monopoly où la carte chance peut contradictoirement te mener en prison, une péripétie que l’on envisageait comme bienheureuse à première vue peut s’avérer au final malchanceuse dans les rues de Jo’burg. Mauvaise pioche. Pas de panique, il ne m’est rien arrivé. Voici le récit de ma première épopée en bus à Johannesburg, un véritable terrain de jeu.

Je devais me procurer des lunettes de piscine. Challenge du jour, prendre le bus seule, comme une grande. Donc pas d’autres participants à notre jeu du jour, je m’amuse toute seule pour passer le temps. Case de départ : Wits. Case d’arrivée : Eastgate center à l’autre bout de la ville. Première carte chance : La sécurité de la résidence me conseille de prendre le bus 32B. Bonne pioche. Deuxième carte chance : “Avancer de trois cases et traverser le passage pour piéton à l’heure de pointe. Mauvaise pioche. J’évite soigneusement les voitures sur le passage pour piéton tel le végétarien évitant les lardons sur de sa quiche lorraine . Troisième carte chance : la sécurité d’un hôtel m’indique l’arrêt de bus, ma terre promise. Bonne pioche. Je monte dans le mauvais bus pour Soweto. Mauvaise pioche. La sécurité me ratrappe avant que les portes ne se ferment. Bonne pioche. Une Sud Africaine me pousse en fin dans le bon bus. Weyyyy deux cartes chances de suite, je monte d’un niveau. Etape numéro 1 : done.

Founé et Momo, votre idée de Pékin Express c’est du gâteau à côté d’un trajet en bus Jo’burg Express. « One ticket for Rosenbank please ». Mauvais bus. Mauvaise pioche, vous commencez à comprendre le principe ? C’est bien, bravo. Trois passagères viennent à mon aide et se concertent avec le chauffeur pour me dénicher le bon itinéraire. Alors, bonne ou mauvaise pioche ? My bad, j’avais donné le mauvais nom de mall, c’est le bon bus. Mauvaise… et non bonne pioche. On rit et ils se moquent gentiment de moi. Ma voisine est ravie de me parler en Français. Née au Congo Zaïre, elle est à moitié Belge mais a quitté le pays pour Johannesburg il y a 27 ans pour le travail de son époux. Elle descend à l’Eglise Pentecotiste après s’être assurée de mon appartenance religieuse, visiblement déçue par ma réponse. Des écoliers en uniformes violets bien repassés font irruption dans le bus lorsque celui-ci s’arrête devant une école primaire bien rénovée dont la façade est barrée d’une gigantesque affiche Budweiser. Lisez « Heineken en Afrique » du journaliste d’investigation Olivier Van Breemen. Les brasseries européennes sont prêtes à toutes pour renforcer la fidélité de leurs consommateurs sur le continent africain, et ce dès leur plus jeune âge, même à s’assurer que le premier mot que les écoliers apprennent soit « Heineken », écrit le journaliste, et là en occurence « Budweiser ». « My daugther did her MBA in Nancy ! », s’exclame le chauffeur de bus ravi d’apprendre ma nationalité. « She’s now working in the stock market ! ». What a small world. Ma Lorraine natale rayonne de par le monde, et ce même jusqu’à Johannesburg. « Nancy, the place to be ». Case d’arrivée ! Il est 16 heures 30. Largement de temps pour mes emplettes. Mais la nuit tombe vite en hiver. Carte malchance.

18 heures. Le trajet retour risque de s’apparenter à la “Route Clair de Lune” sur Mario Kart Wii 2008. Quoique, il fait nuit noire. Même la lune respecte le couvre-feu. Mauvaise pioche. Mes trois sacs pleins d’ustensiles et moi ne devrions pas être dehors à cette heure-ci. Quelle conne, je n’aurais pas du autant hésiter au rayon tupperware (grands, petits, carrés, ronds, plastique ou métal ?). Ca pourrait me coûter plus cher que la note. Dans la rue, toujours paraître assurée et savoir où l’on va, m’avait prévenue ma voisine Congolaise à l’aller. Donc je marche déterminée jusqu’à l’arrêt de bus sans pour autant savoir où je vais. Tout dans le paraître. « You shouldn’t be here alone at night » chuchote une petite voix à mes côtés. C’est une Sud-Africaine de Durban qui hésite à sortir son téléphone lorsque son mari inquiet l’appelle pour lui reprocher d’être dehors seule si tard. « See those statues over there across the street, people hide and rob people at bus stops ». Très mauvaise pioche. Mes couverts et saladiers consisteraient en un maigre butin. Mais bon, je me dis que si tout le monde commence à s’inquiéter, je devrais peut-être en faire autant. Les statues africaines se confondent en silhouettes humaines dans la pénombre. Aussi, les deux femmes, mes trois sacs et moi sommes heureux d’enfin monter dans le bus, sous le regard un peu hébéte du chauffeur de nous trouver plantées là. Carte chance : avancez de cinq cases jusqu’à Gandhi Square Park.

Plongée dans mes pensées, le front contre la vitre, je ne prête que très peu d’attention à la vie nocturne qui défile au dehors. Pas une femme en vue. Les hommes, eux, semblent poursuivre le cours de leur existence sans s’inquiéter, téléphone à l’oreille ou assiette de barbecue bon marché à la main, procurée au snack du coin. Ce soir, la liberté a goût de barbecue. Pas inquiète pour autant, je réfléchis à la meilleure façon de me défendre contre un assaillant éventuel : l’étrangler avec un ceintre ? Lui crever les yeux à la fourchette ? L’assommer à coups d’énorme saladier métallique (que je me suis procurée pour nourrir en crêpes toute la résidence) ? « Goodbye Darling, be safe« , me chuchote mon ange guardien de Durban une fois arrivée à son arrêt, me tirant de mes pensées. L’autre passagère prend également le temps de me saluer avec un sourire complice avant de disparaître dans la nuit : « Good Night Sweetie, take care« . On ne connait pas le sexe des anges, mais ce soir ils étaient conducteurs et passagers de bus. Je ne connais pas vos noms. Vous ne lirez probablement jamais ses lignes ni ne vous rappellerez de cet épisode, mais si c’est le cas un jour, demain ou dans dix ans, sachez toute ma gratitude. On m’a quelquefois dit que j’avais une bonne étoile. J’avais peur que celle-ci m’ait perdue de vue vu que le ciel est peuplé de différentes constellations d’un hémisphère à l’autre, mais il faut croire qu’elle a su me localiser.

Gandhi Square Park. Terminus, tout le monde descend. Je me retrouve seule dans un bus vide. Mauvaise pioche. Le chauffeur me fait signe de m’approcher. Il a fini sa journée mais insiste pour me déposer à Wits qui est sur son chemin. Il s’appelle Fortune. Aucun personnage ne pourrait mériter ce nom mieux que lui. J’engage la conversation en hurlant pour couvrir le bruit du moteur : « How was your day ? ». Je ne me souviens pas des termes exacts de sa réponse qui a été déclamée avec de grands gestes et des mimiques théâtrales, de Gandhi Square à Wits, mais le message revenait à : « Great ! Like always. I’m running five minutes behind but I’m not late. I love my job ! My passengers know my name, they greet me every morning, we discuss. There are often big debates, especially when it comes about politics. People start screaming and calling each others from one side of the bus to the other, se rappelle-t-il dans un grand éclat de rire. Sometimes some try to get me angry. But they fail. You know why ? Because nothing can get me angry ! Il rit de plus belle en levant les bras au ciel. I have no reason to be angry. Health comes first. I’m healthy. Life is good ! (…) Sometimes people vain and complain. They have problems at home and they carry them with them into my bus. But I want them to let their problems out of my bus. If they come out from this bus and still feel bad, I failed at my mission. I read psychology. So I like to scan people and I can guess their problems from their faces and attitudes. But I don’t tell it to them because I’m not a qualified doctor who can help them properly. Even if they laugh and don’t show it, I can feel it.

– So what is my problem ?

– (…) “.

Son verdict ne sera pas retransmis ici. Secret médical oblige.

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Avatar de Jacqueline burricand Jacqueline burricand dit :

    Était ce bien raisonnable cette expérience ?. Avoir confiance en sa bonne étoile oui mais il ne faut pas trop tirer sur la corde . Fait attention promis .? Ma Jacotte
    e

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