La vie n’est pas un long fleuve tranquille pour la communauté coloured de Riverlea. Au prétexte de vouloir extraire les sédiments de la rivière afin de réduire les risques d’inondation, DRDGold est suspectée par la communauté de chercher à en exploiter l’or. Creusons pour y voir plus clair.

En cette saison des pluies, la Booysens River risque à tout moment de sortir de son lit.
Les habitants de Riverlea marchent (mais ne roulent pas) sur l’or
En 1886, Georges Harrison découvre un conglomérat aurifère sur la ferme de Langlaagte, dans la République du Transvaal. Il ne le sait pas encore, mais il vient de mettre la main sur la plus importante mine d’or au monde. La ruée vers l’or qui suivra donnera naissance à Johannesburg. Aujourd’hui classé au patrimoine historique de la province, le Georges Harrison Park offre pourtant une visite assez désolante. A l’entrée, des panneaux déconseillent aux visiteurs de s’y aventurer. Ses grilles rouillées ouvrent sur un site abandonné qui tombe en ruines. Les panneaux explicatifs poussiéreux se déchiffrent difficilement. Les Zama Zama, mineurs illégaux, ont repris l’exploitation informelle des puits de mine abandonnés par les compagnies.
Riverlea, un des townships les plus pauvres de Johannesburg, au sud-ouest de la ville, se situe à moins de deux kilomètres du site. Le FNB Soccer Stadium, stade en forme de calebasse emblématique de la Coupe du monde de 2010, se dresse non loin. Sans s’y aventurer et sans le savoir, les touristes venus des quatres coins du monde longent Riverlea en empruntant l’autoroute menant du centre ville à Soweto.
Les habitants vivent dans l’ombre du Mooifontein mine dump, un terril de mine gigantesque où s’entassent, à ciel ouvert, des résidus miniers toxiques et radioactifs. Ils contaminent les sols, l’air, et l’eau de la Boysens River en contrebas.
Lisez l’étiquette de votre bouteille d’eau minérale. Elle indiquera la présence de calcium, magnésium, sodium, potassium, et autres minéraux en -um… Si votre eau minérale venait de la Boysens River, il faudrait également indiquer uranium, or, arsenic, plomb, cobalt etc… Des souvenirs flous du tableau périodique des éléments remontent à la surface. “Des chiens d’un résident de Sand Street sont morts, après avoir bu l’eau de la rivière qui stagnait dans la rue”, déplore un voisin.
La nouvelle génération d’enfants a interdiction formelle de mettre les pieds sur le Mooifontein mine dump, autrefois aire de jeux fétiche. Une récente étude intitulée “Waiting to Inhale” de la fondation Bench Marks a révélé que 56 % des résidents de Riverlea présentaient des troubles respiratoires. 92 % des personnes interrogées considèrent que ces troubles sont causés par les mines environnantes.
“Personne ne devrait habiter aux alentours des terrils de mine, déplore Sandra Zaroufis, environnementaliste. Ce quartier n’a pas lieu d’être”. La création de Riverlea remonte aux années 60, lorsque le gouvernement décide de relocaliser de force une partie de la communauté Coloured au sud-ouest de Johannesburg, là où personne ne voulait aller. Selon le Group Area Act de 1950, chaque race (Noirs, Blancs, et Coloureds) devait habitait dans des quartiers distincts, afin d’assurer la ségrégation spatiale et raciale. Apartheid ne signifie pas “séparation” pour rien.
La communauté Coloured d’Afrique du Sud est principalement née des rapports interraciaux entre colons Blancs et femmes noires ou métisses à partir du 17ème siècle. Au Cap, les Coloureds descendent également des esclaves Malais. La communauté se dit souvent exclue et marginalisée. “Sous l’Apartheid, nous n’étions pas assez Blancs. Et sous l’ANC, nous ne sommes pas assez Noirs”, entend-on parfois.
“Ici, il n’y a que les shebeens et les épiceries de rue qui rapportent”, m’indique Michelle alors que nous traversons Riverlea. Les shebeens sont des bars agréés ou non, communs dans les townships. Ici, le taux de chômage est encore plus élevé que la moyenne nationale de 29 %.
Ils marchent sur l’or, mais n’en voient pas la couleur. lls n’ont pas profité de l‘exploitation minière, mais ils en paient le prix.

Le Riverlea Mining Forum et David (Van Wyk) contre Goliath
Sujet à des risques d’inondation, le quartier de Riverlea s’est pourtant récemment opposé à un projet de stockage des eaux de pluie, porté par la compagnie minière sud-africaine DRDGold et la Johannesburg Road Agency. La communauté, représentée par le Riverlea Mining Forum, soupçonne un cadeau empoisonné.
Samedi 30 Novembre, dix heures du matin. Le Riverlea Mining Forum rencontre pour la première fois Sameera Ismail, consultante chez Envirolution. La saison est chaude et sèche. La réunion doit être déplacée à la dernière minute pour cause d’une énième panne, de courant du baraquement en tôle qui fait office d’église et de centre communautaire, à l’ancien centre de soins, fermé depuis longtemps.
Cette rencontre aurait très bien pu ne jamais avoir lieu. Oublis, erreurs, ou occultation volontaire de la part de DRDGold et de la Johannesburg Road Agency, la communauté n’était pas au courant du projet jusqu’à récemment. C’est par hasard qu’un membre du Riverlea Mining Forum a découvert, surpris, le mois dernier, un prospectus traînant par terre annonçant le projet. La crédibilité du processus de participation du public en ressort sérieusement miné et la tension est palpable. “Le processus était défectueux. Ils prétendent avoir obtenu l’approbation du public mais le porte à porte était erroné. Seules sept signatures ont été récoltées et la communauté a identifié certaines comme appartenant à des lycéens, accuse David Van Wyk, scientifique de la Fondation Bench Marks. Sept signatures ne peuvent représenter les 4 000 foyers de Riverlea”. “Ils pensent que nous sommes stupides”, assène un membre de la communauté, les dents serrées.
Sameera Ismail, consultante chez Envirolution, présente le projet. En résumé : Riverlea a été identifiée comme une zone nécessitant une gestion urgente des eaux pluviales, en raison d’inondations pendant la saison des pluies. Pour cause, une capacité hydraulique limitée des infrastructures existantes, ainsi que des cours d’eau envasés par les terrils de mine adjacents. Les goulots d’étranglement qui en résultent bouchent la rivière Boysens qui finit par sortir de son lit et inonder les maisons environnantes. Les solutions de Envirolution : Premièrement, améliorer les infrastructures de gestion des eaux de pluie, élever Sand Street, et construire un mur pour prévenir les inondations. “Les conduites d’eaux d’égout ont été installées en 1956. La population a augmenté mais les canalisations n’ont pas été étendues”, explique Van Wyk. Deuxièmement, le dégagement de l’envasement de la rivière (desiltation en Anglais) permettrait d’en diminuer le niveau. Kongiwe Environmental, l’entreprise chargée de conduire l’étude d’impact environnemental du projet, précise que DRDGold prévoit de retirer l’or de la vase et du sable extraits de la Boysens River.
Sandra Zaroufis, environnementaliste, n’est pas dupe : “L’or. C’est la seule raison pour laquelle DRDGold et compagnie tentent de revenir à Riverlea. Leur seul obstacle est la population”. DRDGold minait autrefois dans la région. Les technologies en exploitation minière n’étant pas aussi perfectionnées qu’aujourd’hui, les compagnies se sont retirées sans pouvoir exploiter tout l’or du site. Notamment celui présent dans le sable de la rivière. Aujourd’hui, elles tentent le grand come back. Seul souci, la communauté, exploitée est dupée par le passé, refuse de donner son feu vert, pourtant nécessaire au lancement du projet. “Pourquoi leur faire confiance et les laisser ouvrir un nouveau site, alors qu’elles ont laissé les mines en plan, sans les réhabiliter, par le passé ?”, demande Carol Kara du Riverlea Mining Forum.
Le désengagement de l’envasement de la rivière est considéré par Van Wyk comme une solution défectueuse. “Pourquoi y-a-t-il des inondations a Riverlea ? Parce qu’il y a des opérations minières tout le long de la rivière Boysens. DRDGold aura beau enlever la vase et les sédiments à certains endroits, ceux-ci seront perpétuellement déversés par l’eau qui ruisselle le long des terrils de mine”, accuse-t-il. Selon lui, la solution serait d’empêcher les sédiments de se déverser dans la rivière.
Van Wyk flaire également de la corruption. Il soupçonne la Johannesburg Road Agency (JRA) de travailler avec DRDGold et leur consultant, Kongiwe. Selon lui, le contribuable va payer pour JRA – entreprise publique – afin d’enrichir DRDGold – entreprise privée. JRA va extraire la vase, et DRDGold va en exploiter l’or. “Tu peux enquêter sur DRDGold. Je suis certain que tu découvriras que des doyens de l’ANC et de la ville de Johannesburg sont d’importants actionnaires de DRDGold”, accuse-t-il. Reste encore à prouver ces allégations.
Des solutions plus durables moins néfastes pour l’environnement et les communautés existent, estime Zaroufis. L’environnementaliste propose la phytoremédiation comme alternative au projet de désenvasement de la rivière. “La phytoremédiation consiste en l’utilisation de plantes capables d’absorber, concentrer ou détruire les toxines et métaux lourds dans les sols, l’air et l’eau”, explique Zaroufis. Désavantage : c’est un projet de longue durée qui nécessite une investigation scientifique conséquente. Avantages (gardons les bonnes nouvelles pour la fin) : de un, cette technique n’est pas néfaste pour l’environnement ; de deux, la communauté serait intégrée au projet pilote en cultivant les plantes ; de trois ces végétaux peuvent être vendus comme matière première afin de créer d’autres produits, ce qui représenterait une source de revenus pour la communauté.
Ce végétal multifonction assez génial se nomme l’hibiscus cannabis. “Ses tiges peuvent être tissées en matelas qui absorbent les métaux lourds présents dans l’eau. On les utilise aussi lors de marées noires. Nous voulons que ce projet appartienne à la communauté. Celle-ci produira tous les sous-produits tels que du biocarburant, du textile et des matériaux de construction”, explique Van Wyk.
Malgré les eaux troubles de la Boysens River, on y voit à présent plus clair. Le projet de gestion d’eaux pluviales n’est pas viable; c’est une escroquerie afin de justifier l’extraction des sédiments, mais surtout l’or, de la rivière, accusent le Riverlea Mining Forum et la fondation Bench Marks. La communauté n’est pas dupe, elle a flairé l’arnaque, et elle compte bien ne pas se laisser faire.
Reste encore à récolter des preuves, au fil de l’eau, et de leur enquête.